Je crois pouvoir expliquer mon attraction pour les auteurs de la fin du XIXe et le début du XXe, notamment par certaines similitudes entre nos époques. Comme nous, Maeterlinck, Ibsen ou Claudel ont vécu un temps matérialiste de « foi » en la rationnalité, le commerce, le progrès technique. Et comme beaucoup d’entre nous, ils ont éprouvé en réaction le besoin d’une esthétique du mystère humain, à travers des œuvres profondes, non simplifiables, non élucidables, mais stratifiées, foisonnantes, et contradictoires comme la vie même.

Il y a, chez Ibsen comme chez ces deux autres auteurs que j’ai récemment travaillé, cette concommitance d’un quotidien incarné, et d’un monde invisible qu’on devine sur la scène. Le fantastique donne la voix à un inconscient primordial et silencieux que les spectacles trop explicites, trop bruyamment « politiques » par exemple, ont bien du mal à faire entendre. Cela permet aux œuvres de ces auteurs de prêter le flanc à plusieurs grilles de lecture, psychanalytique, politique, philosophique, religieuse.

En quoi, par exemple, cette autobiographie psychique peut-elle résonner sur le plan politique ? Avec sa réussite, sa dépression, et son immense culpabilité, Solness est peut-être le portrait de sa société et des valeurs de modernité et de barbarie qui la pourrissent depuis maintenant deux siècles, ce culte de la réussite honteusement bâti sur l’exploitation, hier des colonies, et aujourd’hui des ateliers qui fabriquent la mode et la technologie dont nous sommes obsédés. Quant à l’angoisse d’être détrônés par ce qu’Ibsen appelle un « drapeau nouveau », elle me fait penser aujourd’hui à cette Asie qu’on pense étrangère et conquérante. Cette Asie, je la découvre année après année depuis que je monte des projets en Chine et au Japon. Ce que j’y vois me fait penser à ce jeune Ragnar qui veut la place de Solness : la spécificité, la potentialité culturelle d’une force nouvelle, mais aussi, un désir caricatural d’imiter, de perpétuer le modèle de ce qu’on cherche à détrôner. Et dans cette angoisse d’être submergé, il y a chez Solness quelque chose qui concerne aussi, je crois, notre inconscient collectif, un vague début de lucidité, un sévère dégrisement, un sentiment d’immense vanité, l’ivresse de la course s’essoufflant avec la course elle-même.

Mais ce ne sont là que des exemples de résonnances personnelles. Chacun aura les siennes. Ne réduisons pas à un message ce qui fait la force du mythe : ce dialogue, direct et polysémique, qu’il crée entre l’intimité informulée de l’auteur celle de chaque spectateur. A la différence du cinéma commercial d’aujourd’hui, qui exploite souvent les mythes dans une acception platonicienne séparant le bien du mal, Ibsen ne donne tort à personne. On est sensible à la vitalité de Solness faisant table rase pour construire l’avenir, et touché par l’attachement d’Aline au passé détruit. On adhère à la figure libératoire de Hilde, jeune femme rebelle à l’éducation moraliste, incarnation débridée des désirs de Solness, même si on constate la destruction que provoque son élan. Chacun, à la fois, suscite l’empathie, et va droit à l’échec et à la mort, laissant là le spectateur vacant avec ses questions ouvertes. Reste, à la fin, la jeune génération, Ragnar, sosie de Solness et de Brovic, et il n’y a pas de raison que l’histoire ne se perpétue une troisième, une énième fois.

 

 

Avec
(sous réserves, distrib. en cours)
Jean-Marie WINLING
Marie-Laure CROCHANT
Hubertus BIERMANN
Malgven GERBES
David BRANDSTATTER

Scénographie
Marguerite ROUSSEAU

costumes
Tormod LINDGREN

Dramaturgie
Christèle BARBIER

Production
Le Préau CDR de Vire
la Comédie CDN de Caen
Le Trident SN de Cherbourg
Le Volcan SN du Havre
Les Deux Rives CDR de Rouen