Le projet est né dans un double contexte de commémoration, les 150 ans d’Alain et le centenaire de 1918. Mon frère Emmanuel, spécialiste d’Alain (voir biographies en fin de dossier) préparait l’édition du journal de ses dernières années. L’idée nous est venue de travailler ensemble pour faire redécouvrir la parole et la pensée d’Alain, en conciliant la sortie du Journal et la création d’un spectacle.

Cette idée est née dans un contexte particulier de la compagnie : un désir, après la dernière création, et alors que nous venions d’obtenir le prix du théâtre de l’ADAMI, d’aller vers d’autres horizons, en travaillant avec des artistes étrangers. Je souhaitais associer les capacités de la compagnie à ceux qui se battent pour appréhender notre langue et retrouver ici les conditions pour être ici, comme ils l’étaient là-bas, des artistes accomplis. Je souhaitais aussi pouvoir contribuer à une ouverture plus grande de nos plateaux à la diversité du monde.

C’est ainsi qu’ont été organisés un laboratoire de lecture, de traduction et de répétition réunissant une quinzaine d’artistes de tous pays. Le texte d’Alain a alors frappé chacun, par sa théâtralité (cela, on ne peut le savoir que sur le plateau), et par son actualité, les émotions et analyses du soldat Alain rejoignant d’une façon troublante celles des artistes qui avaient eux-mêmes subi la guerre, la répression ou l’exil.

Au-delà du contexte de la guerre, nous sont apparus comme précieux à transmettre ces propos critiques sur ce qu’on appelait déjà le « progrès » : avancées technologiques, augmentation (inéquitable !) des richesses, démocratie comme garantie suffisante de l’émancipation des peuples. Précieuse aussi la quête tâtonnante de cet homme qui, à travers la multitude des personnages qu’il déploie comme un portait de notre société, cherche à lutter contre ses a priori et ses démons, et à réhabiliter, contre tous les fatalismes, déterminismes et mouvements de masses, une place pour la volonté et l’intégrité dans nos vies.

Pour moi qui avait jusqu’ici monté Claudel, Ibsen ou Sophocle, la plupart du temps sans en avoir pu en couper une ligne, ce projet était un nouveau défi : plonger dans un bain de matière considérable pour laisser émerger un montage. Cela donne un voyage procédant par glissements fluides : entre les lieux (ministère, front, arrière…), mais aussi entre autobiographie pure (les mémoires, les lettres), et éléments romanesques ou théâtraux, où Alain se cache, malicieux, pluriel, contradictoire et fulgurant derrière la diversité des personnages.

L’idée d’une scène ou d’un ring sur scène s’est imposée, la guerre, et l’exercice du pouvoir, étant évoqués par Alain, avec un humour assez noir, tantôt comme un spectacle, tantôt comme un rituel, ou comme un sport, avec ses règles et ses valeurs – courage, dépassement de soi, nationalisme aussi bien sûr…  Mais cette estrade est vite devenue un objet plastique, très mobile, propice à la création d’images fugaces, représentations d’un pouvoir surplombant, écrasements, enterrements et esquives des soldats, et aussi parfois, élévations de leur esprit hors de l’étau de l’esclavage.

Ces moments d’élévation, c’est le carburant d’Alain. Toute sa vie, l’inlassable pédagogue aura oscillé entre sa joie à voir s’élever l’esprit critique, et l’amère certitude d’une inévitable défaite de l’exigence et de l’intelligence face à la bêtise et au renoncement. C’est cette oscillation, mise en perspective sur le temps long de sa vie, que nous avons voulu rendre palpable, en ajoutant, de loin en loin, la voix malicieuse et forte de Pierre Vial, figure invisible d’un Alain qui serait, depuis la fin de sa longue vie, comme le commentateur de son passé de soldat, et le destinateur du spectacle.